Les 24 Heures d’Ayze : immersion dans les vendanges

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Les 5 et 6 septembre 2026, je pensais simplement rapporter quelques images des vendanges. Je suis rentrée avec bien davantage : les mains tachées de gamay, le souvenir d’un pressoir extraordinaire, des rencontres née au détour d’une vigne et la sensation d’avoir approché, pendant vingt-quatre heures, toute l’âme du vignoble d’Ayze.

Des grappes dorées, des sécateurs en mouvement, quelques portraits de vendangeurs et cette belle lumière de septembre sur les coteaux d’Ayze. Le reportage était soigneusement imaginé, seulement, les vendanges ont leur propre rythme, elles n’attendent ni les appareils photo ni les programmes bien préparés.

Pendant vingt-quatre heures, j’ai découvert trois univers, trois façons de vivre la vigne, sur un seul et même territoire. Je pensais suivre le fil des vendanges ; ce sont finalement les rencontres qui ont écrit le récit. Des rencontres spontanées, improbables, que rien n’aurait pu prévoir et qui m’ont entraînée bien plus loin que prévu.

Chez Caroline Baudin, le raisin est rentré… l’aventure commence

Le samedi après-midi, lorsque j’arrive chez Caroline Baudin, la récolte est déjà rentrée. Le gringet a été vendangé, les équipes sont revenues des parcelles et le premier pressoir est en marche.

Caroline, est heureuse. Cela se lit immédiatement dans son sourire, son énergie et cette agitation joyeuse qui règne autour d’elle. Après des mois à observer le ciel, à accompagner la vigne et à attendre le bon moment, le raisin est enfin à l’abri. Autour d’elle, l’ambiance est directe et spontanée. Les amis sont là, les mains trouvent naturellement quelque chose à faire et chacun semble entrer sans cérémonie dans le mouvement collectif.

Pendant que l’équipe fait une pause, je décide de repartir seule dans les vignes. Puisque je n’ai pas vu les vendanges, je trouverai peut-être encore quelques vendangeurs au travail, quelques grappes oubliées ou simplement un peu de cette lumière que j’étais venue chercher.

« Venez voir ce qui se passe là-haut »

Au détour d’une vigne, je croise une femme. Comme je le fais assez naturellement, je lui dis bonjour et lui demande ce qui se passe plus haut, d’où proviennent les voix et le bruit que j’entends. Elle ne se contente pas de me répondre, elle m’invite à venir voir.

Je la suis jusqu’à une grange et découvre alors un pressoir manuel ancien absolument extraordinaire. Pas un objet décoratif ni une pièce de musée soigneusement immobilisée : un pressoir vivant, encore en activité, dont le bois, la mécanique et les dimensions racontent immédiatement un autre rapport au temps.

Dans la grange, je rencontre son mari, Patrick. Tous deux m’accueillent avec une spontanéité désarmante. Patrick me montre le pressoir, le met en mouvement, m’explique son fonctionnement et raconte les gestes. Son épouse ouvre les portes, apporte les bouteilles et complète le récit. Ils produisent ici une toute petite quantité de vin familial, qui n’est pas commercialisée. Ils vinifient pour eux, pour leur plaisir et pour continuer à faire vivre ce pressoir et ce savoir-faire qui existe depuis des décennies dans leur famille. L’ambiance qui règne dans le caveau est electrisante, les plus jeunes pressent, les anciens regardent et l’energie est communicative. Ils me font goûter leurs vins. Ils répondent à toutes mes questions. En quelques minutes, ces deux inconnus et leur tribu me prennent presque sous leur aile, comme si ma visite avait été organisée depuis des semaines. Pourtant, rien n’était prévu, j’étais simplement partie marcher dans les vignes.

Je découvre ainsi un autre visage du vignoble d’Ayze : celui d’une production familiale et confidentielle, d’un pressoir ancien toujours en mouvement et de gestes que Patrick et son épouse continuent à faire vivre avec passion.

Deux caisses de gamay et une soirée qui ne fait que commencer

Lorsque je retourne chez Caroline, vers 19h, la journée est loin d’être terminée. Le gringet a déjà été vendangé, mais il reste deux caisses de gamay à égrapper.  Les mains se tachent, les baies roulent, les conversations s’entrecroisent. Le travail est répétitif, mais il possède quelque chose d’étrangement apaisant. Autour de ces deux caisses, chacun participe à sa manière.

Vers 20h le premier pressoir se termine, il faut vider le marc, nettoyer et se préparer a remplir le second. Les raisins s’entassent et prennent rapidement beaucoup de place. Bientôt, la porte refuse de se refermer. Il faut monter à l’intérieur pour les « piter », les tasser avec les pieds. Fanny, une amie de Caroline s’en charge. Elle monte pieds nus dans le pressoir et savoure pleinement cet instant presque suspendu.

Avec une énergie phénoménale, elle foule, saute, recommence. On rit, on l’encourage et l’on tente à nouveau de fermer la porte. La scène est joyeuse, physique et légèrement folle, exactement le genre de moment qu’aucun reportage parfaitement organisé ne pourrait prévoir.

Enfin, le pressoir est fermé, trois heures de presse commencent. Mais trois heures, pendant les vendanges, ne sont jamais vraiment trois heures d’attente. Ce sont trois heures remplis de discussions, de bouteilles ramené par chacun, de découvertes et de nourriture posée sur une table improvisée.

Je fais goûter le Prié Blanc de Ninive Pavese (Ninive Pavese : l’héritière du Prié Blanc – Alexandra Richard | Vignobles alpins et transmission), rapporté des vignobles d’altitude de la Vallée d’Aoste. Un étonnant Vermentino de corse et une très belle syrah d’Auvergne lui succède, puis un magnifique pinot noir d’Alsace. Autour du pressoir, les vignobles se répondent. Ayze, la Vallée d’Aoste, la Corse, l’Auvergne et l’Alsace tiennent soudain sur la même table. À une heure du matin, nous sommes épuisés, mais le jus a coulé, le travail est accompli et nous avons vécu la vendange avec Caroline. Chez elle, tout devient collectif. On arrive pour observer et l’on finit les mains dans le raisin. On pense repartir tôt et l’on se retrouve encore là au milieu de la nuit.

Caroline possède une énergie franche, solaire et contagieuse. Elle rassemble sans cérémonie et entraîne les autres dans son aventure sans jamais rien gommer de ce qu’elle est : une vigneronne instinctive, volontaire et profondément vivante.

A 1h00, il est temps de partir, quelques heures plus tard, un autre rendez-vous m’attend.

8 h 00, le gringet et la communauté d’Adrien Vallier

Le dimanche matin, Adrien Vallier nous donne rendez-vous à 8 h 00 sur ses parcelles de Marignier.  La parcelle rassemble une incroyable diversité de vendangeurs : des cavistes, des membres de sa famille, des amateurs de vin, des personnes qui ne s’y connaissent pas vraiment et de simples curieux. Une formidable émulsion de personnalités, très représentative de cette Haute-Savoie qui suit le travail d’Adrien avec une attention particulière.

Ils n’ont pas les mêmes connaissances ni la même relation au vin. Pourtant, tous partagent le même enthousiasme : permettre à Adrien d’exprimer pleinement sa sensibilité artistique à travers ses vins. Devant nous, le gringet est superbe. Les grappes présentent une qualité sanitaire exceptionnelle. Elles sont saines, lumineuses et prometteuses.

Les sécateurs entrent en action, on coupe, on dépose les grappes, on avance. Les plus habitués guident les nouveaux, les conversations passent d’un rang à l’autre et les caisses se remplissent progressivement. Adrien circule parmi les vendangeurs. Plus réservé que Caroline, il impose pourtant sa présence par son attention, son exigence et la précision de son regard.

Il ne cherche pas simplement à produire du vin. Il interprète un cépage et une parcelle. Il suit une intuition et construit une expression personnelle du gringet. Autour de lui, chacun semble comprendre que la récolte du jour constitue la matière première d’un futur vin d’auteur.

Une cave du XIIIe siècle au cœur du vignoble

À midi, nous rejoignons le magnifique corps de ferme d’amis d’Adrien, installé au milieu du vignoble. Avant de passer à table, nous partons explorer la cave cachée sous la bâtisse.

Nous descendons sous une voûte de pierre que la tradition locale fait remonter au XIIIe siècle et associe à l’histoire religieuse du territoire. Entre mémoire familiale et récit transmis au fil des générations, la cave conserve une part de mystère, et c’est aussi ce qui la rend si fascinante.

La fraîcheur nous saisit immédiatement. Sous les voûtes, les discussions commencent. Les curieux posent des questions, les cavistes apportent leur expérience et les connaissances circulent. On parle de vinification, de cépages, de patrimoine et de l’avenir du vignoble savoyard.

Nous sommes là, vendangeurs du XXIe siècle, réunis dans une cave médiévale après avoir récolté l’un des cépages les plus singuliers des Alpes.

Pendant quelques minutes, les époques paraissent se rejoindre. Le gringet récolté le matin n’est encore qu’une promesse, tandis que cette cave raconte silencieusement tous les millésimes déjà passés. Entre les deux, nous prenons place à notre tour dans une histoire commencée bien avant nous, et qui, espérons-le, continuera longtemps après.

Puis vient le déjeuner collectif, ce moment indispensable où les corps fatigués se reposent enfin et où les conversations commencées dans les rangs trouvent une nouvelle place autour de la table. Après la concentration de la matinée, on partage les plats, les bouteilles et les impressions. Les professionnels échangent avec les curieux, les habitués avec ceux qui découvrent les vendanges. Quelques heures plus tôt, nous formions un groupe disparate. Autour de la table, nous ressemblons désormais à une véritable équipe.

C’est aussi cela, les vendanges : un travail agricole exigeant, mais également une table, une circulation des savoirs et une communauté provisoire qui se forme autour d’un millésime.

De Marignier à Taninges, suivre le raisin

Après le déjeuner, nous quittons Marignier pour Taninges, où nous retrouvons le pressoir d’Adrien. Les grappes récoltées quelques heures plus tôt entrent déjà dans la prochaine étape de leur transformation. La presse commence, lente et précise. Adrien veille sur le gringet comme on accompagne un secret, silencieux et précis dans ses gestes.

Au pied du Marcelly, le pressoir livre enfin ses premières gouttes. Nous goûtons ce jus presque à sa naissance : trouble, vivant, encore chargé de toute l’énergie des raisins du matin.

Il est 18 heures. Cette fois, il est temps pour moi de rentrer. Mes vingt-quatre heures s’achèvent ici, autour du pressoir d’Adrien. Le raisin, lui, ne fait que commencer son voyage.

Trois histoires qui racontent Ayze

En vingt-quatre heures, je n’ai pas découvert une seule histoire familiale organisée autour d’un domaine. J’en ai découvert trois.

Celle de Caroline Baudin, d’abord : une aventure vibrante, menée avec une énergie capable d’emporter tout le monde jusqu’au cœur de la nuit.

Celle d’Adrien Vallier ensuite : un travail précis et personnel, une vision d’auteur du gringet et une communauté réunie autour de la confiance qu’elle place dans ses vins.

Et puis celle de Patrick et de son épouse : un vin familial non commercialisé, un pressoir ancien toujours en activité et une hospitalité suffisamment spontanée pour transformer une simple promenade en rencontre inoubliable.

Leurs chemins ne forment pas une histoire commune. Ils avancent côte à côte, parfois à quelques rangs de vigne seulement, mais chacun avec ses choix, sa personnalité et sa propre manière de faire vivre le territoire. C’est peut-être cela, finalement, qui rend le vignoble d’Ayze aussi passionnant, il ne présente pas un visage unique. Il se nourrit de trajectoires, de convictions, de transmissions et de nouveaux départs. Chacun y écrit son histoire, avec son énergie, ses gestes et sa propre vision du vin.

Et si, l’année prochaine, vous passiez de l’autre côté de la photo ?

Venir aux vendanges, ce n’est pas seulement couper du raisin. C’est entrer, pendant quelques heures, dans le temps particulier du vin. Celui où une année entière se joue dans une grappe, où des inconnus deviennent une équipe, où un pressoir peut vous retenir jusqu’à une heure du matin et où une simple question posée au détour d’une vigne ouvre la porte d’une grange extraordinaire.

À Ayze, on vendange face aux montagnes, mais surtout au milieu de femmes et d’hommes qui donnent au vignoble sa profondeur. Il faut venir avec de bonnes chaussures, l’envie d’aider et la curiosité bien réveillée. On repart avec des taches sur les mains, quelques courbatures, beaucoup d’histoires et le sentiment rare d’avoir assisté à la naissance de quelque chose.

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