Elio Ottin : avant le vin, il y a la terre

Chez Elio Ottin, le métier de vigneron se lit sur un visage avant de se révéler dans un verre. Derrière la précision impressionnante de ses vins, une seule chose compte : provoquer une émotion.

Le pire moment pour arriver chez un vigneron

J’avais rendez-vous à 11 heures. J’arrive à 11 h 15. Le caveau est vide. Je cherche donc une porte ouverte et je finis par descendre vers la cuverie. Toute l’équipe est en pleine mise en bouteille. Autrement dit : le pire moment pour déranger un vigneron.

Je m’excuse immédiatement et propose de revenir plus tard. Elio accepte malgré tout de remonter avec moi, non sans me faire remarquer, avec un demi-sourire, qu’à 11 heures il m’attendait, mais qu’à 11 h 15 il s’était remis au travail. Quelques minutes plus tard, une fois installés, il me regarde franchement :

— Mais tu es qui, toi ? Qu’est-ce que tu fais exactement ?

Un homme qui préfère expliquer avant de convaincre

Je lui explique ma démarche : parcourir les vignobles alpins pour comprendre les hommes et les femmes avant les vins. La dégustation attendra. Pendant près d’une heure, aucune bouteille n’est ouverte. Et, rétrospectivement, je crois que c’etait tout sauf un hasard.

Agriculteur avant d’être vigneron

Au cours de notre échange, une phrase revient plusieurs fois. Je suis agriculteur. Pas vigneron. Agriculteur. Pour Elio, le vin n’est jamais le point de départ. Tout commence dans la terre.

Le mot pourrait sembler modeste. Lui y voit au contraire la définition la plus juste de son métier. Avant les bouteilles, il y a les parcelles. Avant les récompenses, il y a les saisons. Avant la cave, il y a les vignes. Cette manière de se définir résume probablement mieux sa philosophie que n’importe quel discours.

Le métier se lit sur le visage

Elio me dit alors que l’on reconnaît un vigneron à son visage. Quelqu’un qui passe réellement ses journées dehors, qui travaille dans les vignes et vit au rythme des saisons ne peut pas complètement le cacher. Le soleil, le vent et les heures passées sur la terre finissent par laisser leur empreinte.

Cela se voit, dit-il simplement, « à sa tête ».

La phrase pourrait faire sourire, mais elle raconte quelque chose de profond dans sa manière de considérer ce métier. Pour Elio, être vigneron ne consiste pas seulement à savoir vinifier ou parler d’un terroir. Il faut y être physiquement engagé. Il faut avoir marché dans les parcelles, observé les feuilles, attendu la pluie et senti sur son propre corps ce que l’année impose à la vigne.

Les vignes avant les bouteilles

Lorsque la mise en bouteille l’oblige à retourner travailler, Elio me donne rendez-vous en fin d’après-midi. Je lui demande alors les coordonnées GPS de plusieurs parcelles. Sa réaction me confirme que nous parlons la même langue. Pour comprendre ses vins, il faut d’abord comprendre d’où ils viennent.

Trente-cinq degrés et trois parcelles

L’après-midi, il fait environ 35 degrés. Je commence par les Petites Arvines, puis je vais voir la parcelle de Nebbiolo, celle qui porte le projet de renaissance du Cleret. Je termine par les Pinots Noirs.

En marchant dans ces vignes, tout ce qu’Elio m’a raconté le matin prend une autre dimension.

Le Nebbiolo n’est plus une expérimentation. Il devient un geste de mémoire. Le Pinot Noir n’est plus une référence à la Bourgogne. Il devient une manière d’interpréter la montagne. Et la Petite Arvine révèle déjà, dans le paysage, la droiture que je retrouverai plus tard dans le verre.

Deuxième arrivée, même mise en bouteille

Je reviens au domaine à 17 heures. La chaîne tourne toujours. Elio n’est pas encore là, et l’équipe me demande de patienter à l’étage. Quelques minutes plus tard, il arrive.

Cette fois, son visage change lorsqu’il me voit. Le matin, il avait surtout devant lui une visiteuse arrivée en retard au pire moment. Le soir, il semble réellement heureux que je sois revenue. Nous nous installons. Et les bouteilles apparaissent enfin.

Au fil de la conversation, Elio me rappelle qu’il ne vinifie que depuis une vingtaine d’années. Il le dit presque comme s’il venait de commencer. Vingt ans, à l’échelle d’une vie de vigneron et de l’histoire d’un vignoble, cela ne représente effectivement pas grand-chose. Pourtant, lorsque l’on découvre la maîtrise, la précision et la profondeur de ses vins, cette durée paraît difficile à croire.

Mais cette remarque dit beaucoup de lui.

Elio ne considère jamais son travail comme achevé. Il ne parle pas comme quelqu’un qui aurait trouvé une formule qu’il suffirait désormais de reproduire. Il continue de chercher, d’observer et de remettre en question ce qu’il pensait savoir. Après vingt ans, il ne se présente pas comme un homme arrivé au sommet. Il se considère encore en chemin.

Des vins qui ressemblent à leur vigneron

Deux Petites Arvines. Le Fumin. L’Emerico, son Pinot Noir. Et le Nebbiolo.

La première Petite Arvine, élevée en cuve inox, est pure, droite, précise. Elle exprime le cépage sans artifice. La seconde a rencontré le bois, mais selon les mots d’Elio, à « dose thérapeutique ». Un foudre venu d’Autriche apporte de la profondeur et de la texture sans jamais masquer l’identité du vin.

Les deux cuvées résument parfaitement sa philosophie : intervenir, oui, mais sans jamais effacer le lieu.

Le Fumin raconte une autre facette de son travail. Cépage tardif, exigeant, parfois vendangé en octobre, il demande de la patience et de l’obstination.

Puis vient l’Emerico. Au nez, le vin évoque Chambolle-Musigny par sa finesse et son élégance. Mais en bouche, la Vallée d’Aoste reprend immédiatement sa place. La tension. La fraîcheur. La droiture. Ce Pinot Noir ne cherche pas à copier la Bourgogne. Il revendique les Alpes.

Enfin, Elio sert le Nebbiolo. Celui dont j’ai traversé la parcelle quelques heures plus tôt. Celui qu’il a replanté pour renouer avec une histoire ancienne de la vallée. Je pourrais parler de structure, de profondeur ou de longueur. Mais ce Nebbiolo est un vin qui fait croire en Dieu. Point.

À cet instant, je comprends pourquoi il avait attendu si longtemps avant d’ouvrir les bouteilles. Il ne voulait pas simplement me les faire goûter, ni seulement me donner les clés pour les comprendre. Il voulait que je sache d’où ils venaient pour pouvoir pleinement ressentir ce qu’ils avaient à raconter.

Les guides empilés, les dessins encadrés

En observant le caveau, je remarque alors les guides, les revues et les récompenses. Ils sont partout. Le domaine Ottin a été largement reconnu, mais Elio ne m’a rien dit de son palmarès. Les livres s’empilent, comme s’ils avaient été posés là sans cérémonie. Puis mon regard s’arrête sur deux cadres. Pas des diplômes. Pas des médailles. Deux dessins d’enfants.

Sur le premier, Carlotta, 5 ans, a représenté Elio à côté d’une bouteille de Fumin et lui a écrit :

« Bravo Elio, ton vin est très bon. Même si je ne l’ai pas goûté, je crois que oui, puisque tu as reçu la médaille d’or. »

Sur le second, Arianna l’a dessiné sur la première marche d’un podium, un trophée à la main, une bouteille à ses côtés et un public qui l’applaudit.

Les guides s’empilent. Les dessins, eux, ont été soigneusement encadrés. À cet instant, je crois avoir compris qui était vraiment Elio Ottin.

Le vin entre les mains de la jeunesse

Lorsque nous parlons de l’avenir, je m’attends presque à entendre les inquiétudes habituelles : les difficultés du métier, le changement climatique, le manque de main-d’œuvre ou la consommation de vin qui évolue. Elio ne nie certainement pas les difficultés mais il me dit surtout que le vin est désormais entre les mains de la jeunesse. Et, franchement, ce qu’il voit ne l’inquiète pas.

Au contraire. Il observe une génération curieuse, formée, capable de voyager, de découvrir d’autres manières de travailler puis de revenir avec ses propres idées. Une jeunesse qui respecte ce qui a été construit sans considérer que la tradition interdit toute évolution. Cette confiance n’a rien d’un discours convenu sur la transmission.

Elle se vérifie quelques heures plus tard, lorsque nous descendons chercher quelques bouteilles.

Nicolas, la relève déjà au travail

Nous descendons chercher quelques bouteilles et retrouvons Nicolas au milieu de la mise en bouteille. Il est 19 h 30. La journée a commencé depuis longtemps et il est toujours là.

Nous échangeons quelques minutes sur les parcelles, les vins et le travail accompli par la famille. Il parle du domaine comme de quelque chose que l’on doit continuer à faire vivre, préserver et peut-être conduire encore plus loin.

Elio écoute son fils. Il ne semble pas vouloir lui remettre un domaine figé, accompagné d’un mode d’emploi qu’il faudrait suivre à la lettre. Il lui transmet une terre, une exigence et une responsabilité, tout en lui laissant la possibilité d’écrire la suite.

J’ai bien compris que la transmission, chez les Ottin, n’est pas une promesse pour demain. Elle est déjà en marche.

Plus qu’un grand vigneron

Le matin, Elio n’avait aucune raison de m’accorder autant de temps. Le soir, nous avions presque du mal à terminer notre conversation.

Je suis venue rencontrer un grand vigneron. Je suis repartie après avoir rencontré un homme qui se présente simplement comme un agriculteur. Un homme qui replante un cépage pour faire revivre une mémoire locale, qui préfère parler de ses parcelles plutôt que de ses médailles, qui encadre les dessins des enfants pendant que les guides s’empilent et qui transmet déjà à son fils bien plus qu’un domaine.

Elio ne cherche pas à prouver qu’il sait faire de grands vins. Il cherche avant tout à rester fidèle à sa terre. Les grands vins en sont simplement la conséquence.

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