
Au domaine Anselmet, je suis arrivée un peu comme un cheveu sur la soupe. Impossible d’obtenir un rendez-vous. J’avais pourtant très envie de découvrir ce domaine dont tout le monde me parlait. Alors j’ai poussé la porte. Au fond de la salle, un homme discute avec des visiteurs. Il s’interrompt quelques secondes.
« Dégustation dans dix minutes, si vous voulez. »
Je pars me promener dans les vignes. Dix minutes plus tard, je reviens. Je ne le sais pas encore, mais je vais passer près de deux heures face à l’un des plus grands vignerons de la Vallée d’Aoste et je vais rapidement comprendre que ma naïveté va me faire vivre un grand moment de vie.
Celui qui pose les questions
À peine installée, je lui explique que je suis sommelière et professeure de restaurant en France.
« Alors parlons français. »
La dégustation commence. Enfin… pas vraiment. Car pour la première fois depuis longtemps, c’est le vigneron qui me pose davantage de questions que je ne lui en pose. Il veut savoir d’où je viens. Pourquoi des études à Beaune ? Ce que j’ai dégusté de fou dans ma vie ? Les vignerons qui m’ont marquée…
Je regarde alors autour de moi. Des bouteilles ouvertes de Henri Jayer, Coche-Dury, Armand Rousseau… Les plus grands noms bourguignons semblent faire partie du décor.
L’humilité des très grands
Il prend le temps d’ouvrir toutes ses bouteilles et de les sélectionner avec soins. Les blancs arrivent et je comprends que le chardonnay est au centre de son travail mais aussi Pinot Gris, Petite Arvine, Puis d’autres encore….
Chaque bouteille raconte la même ambition. Faire des vins d’une immense précision, avec l’exigence bourguignonne, sans jamais renier son identité alpine. Il ne cherche pas à produire des Bourgognes en Vallée d’Aoste. Il cherche à faire les plus grands vins possibles… en restant profondément valdôtain. Et cette nuance change tout.
Le professeur qui a changé une vie
J’arrive tout de meme à le questionner. Son grand-père lui transmet très tôt l’amour de la vigne. Son père, lui, n’imagine pas forcément son fils devenir vigneron. Puis arrive la rencontre qui bouleverse tout. Un professeur chanoine.
Plus de quarante ans plus tard, Giorgio Anselmet en parle encore avec des étoiles dans les yeux.
Il lui a appris la viticulture. La vinification. L’observation. L’exigence. Il en parle avec une gratitude presque enfantine. Et je trouve cela magnifique. Les grands vignerons ont souvent un maître et les plus grands ne l’oublient jamais.
L’art de la barrique
Je ne suis pas une grande amoureuse du bois. Trop souvent, il maquille. Il uniformise. Il prend la parole à la place du terroir. Chez Giorgio Anselmet, j’ai compris qu’une barrique pouvait être tout autre chose.
Un outil. Un pinceau. Une nuance. Il parle des chauffes, des provenances, des temps de bâtonnage avec la précision d’un musicien parlant de son instrument.
Jamais pour impressionner. Toujours pour servir le vin. Et bouteille après bouteille, je me rends à l’évidence. Oui. Quand la barrique est utilisée avec cette sensibilité-là, elle devient un art. Je crois même que c’est la première fois qu’un vigneron me réconcilie à ce point avec le bois.
Une bibliothèque vivante des vignerons
Au fil de notre conversation, les noms s’enchaînent. Des Bourguignons. Des Italiens. Des Suisses. Des Français… Il les connaît. Pas seulement leurs vins mais également leur manière de penser, leur histoire, leurs réussites, leurs doutes, leur philosophie.
Je crois n’avoir jamais rencontré quelqu’un d’aussi érudit… sur les hommes qui font le vin et, je l’avoue, cela m’a profondément intimidée. Parce qu’on sent qu’il ne collectionne pas les grands noms. Il collectionne les rencontres.
Une transmission déjà en marche
Chez les Anselmet, le vin continue de s’écrire. Je rencontre Henri, son fils. Jeune. Élégant. Déjà très sûr de ses choix.
Ses cuvées portent le nom de La Piantze, « les terrasses » en patois valdôtain. Un hommage évident à ces montagnes façonnées pierre après pierre.
Henri suit son propre chemin. Il travaille d’autres cépages. Il signe ses vins. Mais on sent immédiatement le respect immense qu’il porte à son père. Il ne cherche pas à lui ressembler. Il construit la suite.
Le Prisonnier
La dégustation se termine par une bouteille qui résume tout.
Le Prisonnier. Un assemblage de Petit Rouge, Cornalin & Mayolet.
Le Mayolet n’est récolté qu’après un passerillage naturel sur pied. Lorsque ce cépage est enfin prêt, Giorgio Anselmet vendange également le Petit Rouge et le Cornalin. Comme le faisaient autrefois ses ancêtres. Le Mayolet apporte alors une richesse naturelle qui vient soutenir les deux autres cépages. Le résultat est spectaculaire. Une cuvée profondément valdôtaine. Puissante sans être lourde. Complexe sans jamais perdre son équilibre. Un vin qui raconte une tradition bien plus qu’une technique. Une véritable bombe.
Les grands ne cherchent pas à impressionner
À un moment de la dégustation, je réalise enfin qui est réellement assis en face de moi. Je ne parle plus simplement avec un excellent vigneron. Je parle avec l’un des hommes qui ont façonné la viticulture moderne de la Vallée d’Aoste.
Et, tout à coup, je me sens presque observée. Il goûte mes commentaires autant que je goûte ses vins. Il écoute, il rebondit, il questionne.
Rarement je me serai sentie aussi intimidée au cours d’une dégustation. Parce que, pour une fois, j’avais le sentiment d’être évaluée autant que j’évaluais les vins. Et pourtant, jamais je ne me suis sentie jugée. Simplement écoutée.

Il avait tout ouvert
En regardant la photo de cette dégustation après coup, je réalise quelque chose.
Il avait tout ouvert. Treize bouteilles. Des premiers blancs jusqu’au Prisonnier. Pas deux ou trois cuvées soigneusement choisies. Toute son histoire. Pour une inconnue arrivée sans rendez-vous. Sur le moment, je n’y ai pas vraiment prêté attention j’étais absorbée par notre conversation. Ce n’est qu’après avoir quitté le domaine que j’ai compris ce que représentait ce geste. Ce n’était pas une dégustation commerciale c’était une transmission. J’étais venue découvrir quelques vins, il m’avait ouvert tout son univers.
L’escargot
Au moment de partir, mon regard s’arrête sur son tee-shirt. Un escargot. Slow Food… ?
Je souris immédiatement. Depuis plus de vingt ans, j’admire profondément la philosophie portée par Carlo Petrini. Je lui en parle. Il me répond avec une simplicité désarmante.
« Carlo était un ami. »
Puis il m’apprend qu’il est décédé quelques semaines plus tôt. Notre conversation se termine alors loin des cépages, des fermentations ou des barriques. Nous parlons un instant d’agriculture, de transmission, de biodiversité et du respect des terroirs. De tout ce que Carlo Petrini a apporté à l’Italie… et au monde.
Le culot de pousser une porte
Je suis repartie. Et pendant deux ou trois heures, je n’ai pas réussi à redescendre.
Je revoyais chaque bouteille. Je repensais à tout ce qu’il savait. À tout ce qu’il représentait. À cette immense culture viticole qu’il portait avec une humilité presque déconcertante.
Et je me suis dit :
« Mais quel culot j’ai eu de venir frapper à cette porte sans rendez-vous… »
Puis une autre pensée est arrivée. Si je n’avais pas osé pousser cette porte… Je n’aurais jamais vécu cette rencontre. C’est peut-être ça, finalement, que je retiens de Giorgio Anselmet.
Bien sûr, je me souviendrai de ses vins, je me souviendrai du Prisonnier, je me souviendrai de sa maîtrise de la barrique.
Mais surtout, je me souviendrai d’un homme qui connaît les plus grands vignerons du monde, qui pourrait facilement impressionner son interlocuteur… et qui préfère commencer une dégustation en posant des questions. En quittant le domaine, je n’avais pas seulement rencontré l’un des plus grands vignerons de la Vallée d’Aoste. J’avais rencontré un homme d’une culture immense, capable d’impressionner sans jamais chercher à le faire. Et c’est peut-être cela, finalement, la véritable grandeur.
A.R 28 juillet 2026
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