On raconte que le Gringet serait venu de Chypre, arrivé jusqu’en Savoie au Moyen Âge. J’aime bien cette histoire. Elle fait voyager. Même si, aujourd’hui, rien ne permet vraiment de la prouver et que la génétique est venue sérieusement secouer la légende. Au fond, ce n’est peut-être pas le plus important, parce que pour trouver le Gringet aujourd’hui, il faut surtout venir ici. En Haute-Savoie, dans la vallée de l’Arve, du côté d’Ayze. Lever les yeux vers le Môle, repérer les vignes qui s’accrochent aux coteaux… et se dire que là pousse un cépage que l’on ne trouve presque nulle part ailleurs.
Le Gringet a choisi Ayze
Le Chardonnay a fait le tour du monde. Le Cabernet Sauvignon aussi. Le Pinot noir a quitté la Bourgogne depuis longtemps… Le Gringet, lui, a fait exactement l’inverse.
Il s’est concentré jusqu’à devenir presque indissociable d’un seul endroit : Ayze et les coteaux voisins de Bonneville et Marignier.
Quelques dizaines d’hectares… À l’échelle du vignoble français, c’est minuscule. À l’échelle d’une histoire à raconter à table, c’est immense. Parce qu’à partir du moment où un client vous demande :
« Le Gringet ? C’est quoi ? »
Vous avez déjà gagné! Il est curieux, il écoute et vous avez trente secondes pour l’emmener en Haute-Savoie.
Regardez le Môle. Le vin est là.
Oubliez un instant l’image parfaitement rangée des grandes régions viticoles françaises. Ici, la vigne apparaît là où on ne l’attend pas.
La vallée de l’Arve bouge, circule, travaille. L’autoroute file vers Chamonix, les voitures passent, les sommets ferment l’horizon… Et à coté de tout ça : des vignes. Elles grimpent sur les coteaux exposés du Môle.
Le Môle, cette énorme masse de montagne plantée au milieu de la vallée, que l’on reconnaît de loin et qui semble surveiller les parcelles.
Un nom qu’on retient
Et puis il y a son nom : Le Gringet. Essayez donc de le glisser au milieu d’une carte des vins. Chardonnay, Sauvignon, Chenin… Gringet! Il y en a forcément un qui provoque une question. Et en service et commercialisation, une question d’un client est une porte ouverte.
« Gringet ? Je ne connais pas. »
Parfait. Parce qu’il ne faut surtout pas répondre avec une fiche ampélographique apprise par cœur. Il faut raconter…
« C’est un cépage blanc extrêmement rare, cultivé presque uniquement ici, autour d’Ayze, sur les coteaux du Môle en Haute-Savoie. »
Première image.
« On a longtemps raconté qu’il aurait été rapporté de Chypre au Moyen Âge… même si cette origine n’a jamais été démontrée on sait dans tous les cas que ce cépage à voyagé avant d’arriver chez nous. »
Deuxième image.
« Aujourd’hui, c’est un véritable patrimoine local, travaillé par seulement quelques irréductibles vignerons. »
Troisième image.
En trois phrases, le client n’a toujours pas goûté son vin, mais il sait déjà pourquoi il a envie de le goûter. Connaître un cépage, ce n’est pas seulement savoir le reconnaître. C’est savoir donner envie à quelqu’un de le découvrir.
Et dans le verre ?
À Ayze, le Gringet n’est pas devenu effervescent par hasard. Sa fraîcheur, sa vivacité et sa finesse en faisaient un formidable candidat à la prise de mousse. Dès la fin du XIXᵉ siècle, on le met en bouteille pour le faire pétiller et les bulles deviennent peu à peu la signature du village. Pendant des générations, boire un Ayze, c’était donc boire des bulles. Le Gringet et l’effervescence semblaient presque ne faire qu’un. Jusqu’à ce que certains commencent à se poser une drôle de question : et si on enlevait les bulles ?
Dominique Belluard a été l’un de ceux qui ont osé. À partir de la fin des années 1980, il travaille le Gringet autrement et fait notamment partie des très rares vignerons à le vinifier en blanc tranquille. Il montre qu’il peut donner des vins précis, tendus, floraux, parfois profonds, avec cette fraîcheur et cette énergie qui semblent presque prolonger le paysage.
Et peu à peu, le regard change : Le Gringet n’est plus seulement « le cépage des bulles d’Ayze ». Il devient un cépage que l’on recherche, que les sommeliers commencent à connaître, que l’on retrouve sur de belles tables. Un cépage capable de raconter un terroir avec beaucoup plus de nuances qu’on ne lui en prêtait.
Mais derrière cette reconnaissance, il y a surtout quelque chose qu’il ne faut pas oublier. Ce vignoble aurait pu disparaître. À la fin du XIXe siècle, la vigne occupait plusieurs centaines d’hectares dans la vallée de l’Arve. Aujourd’hui, il n’en reste qu’une toute petite fraction.
Si le Gringet est encore là, ce n’est donc pas par hasard, c’est parce que quelques familles, quelques vignerons, ont continué à travailler ces coteaux quand il aurait été tellement plus simple d’abandonner. Ils ont entretenu les parcelles, replanté, transmis et surtout continué à croire qu’un cépage cultivé sur quelques hectares seulement pouvait encore avoir quelque chose à dire. Belluard lui a offert une lumière nouvelle et d’autres ont continué et continuent aujourd’hui à faire vivre ce vignoble.
Alors finalement, quand on sert un verre de Gringet, on ne sert pas seulement un vin rare. On sert un vignoble qui a tenu bon, un cépage qui aurait pu disparaître et le travail de quelques vignerons qui ont décidé que cette histoire méritait de continuer.
Alors oui, on peut expliquer au client qu’il trouvera de la fraîcheur, des fleurs, des agrumes, des fruits blancs, parfois une belle tension et davantage de matière selon la vinification mais personnellement, je commencerais ailleurs :
« Vous allez goûter un bout de notre vallée, de nos coteaux, et de l’histoire de ceux qui la font vivre. »
Le Gringet, on le vend comment au restaurant ?
1. On intrigue
« Vous connaissez le Gringet ? »
Cépage rare, presque uniquement présent autour d’Ayze : en une phrase, on crée déjà la curiosité.
2. On fait voyager
Le Môle, les coteaux, les bulles d’Ayze, la légende de Chypre… Pas besoin d’un long discours : quelques images bien choisies et le client est déjà dans le vignoble.
3. On donne une bonne raison de le goûter
Un cépage que l’on a failli perdre, sauvé par quelques vignerons et devenu l’un des marqueurs les plus singuliers de la Haute-Savoie viticole.