La première fois que j’ai entendu l’expression « viticulture héroïque », j’ai trouvé le terme un peu grandiloquent. Héroïque ? Vraiment ?
Je me suis demandé si ce n’était pas une jolie formule inventée pour raconter de belles histoires autour d’une bouteille. Je me trompais.
La viticulture héroïque existe bel et bien. C’est un terme utilisé pour désigner des vignobles cultivés dans des conditions exceptionnelles : sur des pentes très fortes, en altitude, sur des terrasses de pierre sèche ou dans des lieux où la mécanisation est presque impossible.
Autrement dit, des vignobles où le travail de l’homme reste irremplaçable.
Au départ, je pensais que cette définition parlait de relief. Aujourd’hui, je suis convaincue qu’elle parle avant tout des femmes et des hommes.
Parce qu’un vignoble héroïque n’est pas seulement un vignoble construit dans la montagne. C’est un vignoble qui continue d’exister parce que quelqu’un a décidé qu’il méritait de vivre.
Je ne l’ai pas compris en lisant un livre. Je l’ai compris en marchant. En glissant dans les coteaux d’Ayze. En gravissant les terrasses de la Vallée d’Aoste. En traversant les vignes du Chablais. En découvrant les falaises de Vernezza dans les 5 terre…
À chaque rencontre, j’ai retrouvé la même évidence.
Ici, la montagne ne fait pas le décor. Elle impose ses règles, elle décide où l’on peut planter, elle décide comment on travaille, elle décide parfois même du moment où l’on récolte.
Dans ces vignobles, tout demande davantage d’efforts. Il faut parfois monter les outils à la main. Réparer les murs de pierre. Accepter que certaines parcelles ne verront jamais un tracteur. Accepter que tout prenne plus de temps et malgré cela… continuer.
C’est cela que raconte la viticulture héroïque. Pas une recherche de performance, pas une démonstration de courage simplement la volonté de ne pas abandonner.
L’Enfer d’Arvier, en Vallée d’Aoste, est sans doute l’un des plus beaux symboles de cette philosophie. Quand on arrive sur place, on comprend immédiatement pourquoi le vignoble porte ce nom. Les falaises renvoient une chaleur étonnante. Les terrasses semblent suspendues au-dessus de la vallée. On se demande presque comment une vigne peut pousser ici. Puis on réalise une chose : Si ce paysage existe encore, ce n’est pas grâce à la montagne… C’est grâce aux vignerons.
Quelqu’un a construit ces murs, quelqu’un les entretient, quelqu’un taille chaque cep, quelqu’un vendange encore à la main… Et demain, quelqu’un recommencera.
En rentrant en Haute-Savoie, je me suis surprise à regarder Ayze autrement. Le Gringet pousse lui aussi sur des coteaux exigeants. Ce n’est pas l’Enfer d’Arvier. Ce n’est pas la même pente. Mais c’est le même esprit.
Celui de femmes et d’hommes qui refusent de laisser disparaître leur vignoble.
Puis j’ai pensé à Nicolas Montessuit, à Caroline Baudin, à Florent Héritier… À tous ceux que j’ai rencontrés ces derniers mois. Aucun ne m’a parlé de viticulture héroïque.
Aucun ne m’a dit : « Regarde comme mon métier est difficile. »
Ils m’ont parlé de leurs sols, de leurs ceps, du gel, du vent, des millésimes, des vendanges…
Ils parlent de leur métier avec une simplicité désarmante. Et c’est peut-être cela, le plus beau les héros ne se présentent presque jamais comme tels.
Alors pourquoi ai-je choisi de défendre la viticulture héroïque ?
Certainement pas parce qu’elle est spectaculaire. Je veux la défendre parce qu’elle est fragile. Des métiers difficiles, il en existe beaucoup. Mais ces vignobles, eux, peuvent disparaître.
Lorsqu’une parcelle de montagne est abandonnée, il est rare qu’elle soit replantée.
La forêt revient. Les murets s’effondrent. Les chemins disparaissent. Et avec eux s’effacent des siècles de savoir-faire.
On ne perd pas seulement quelques bouteilles. On perd un paysage,une culture, une mémoire, une façon d’habiter la montagne.
C’est aussi pour cela que je ne crois plus que l’on choisit un vin uniquement pour ses arômes… On le choisit parce qu’on connaît les femmes et les hommes qui le produisent. Parce qu’on comprend ce qu’ils protègent et ce que représente chaque bouteille.
Au fond, la viticulture héroïque ne raconte pas seulement une manière de cultiver la vigne.
Elle raconte une manière de résister. Résister à la facilité. Résister à l’abandon. Résister à l’uniformisation. Résister à l’idée que tout doit être rentable, rapide et mécanisé.
Voilà pourquoi je veux raconter ces vignobles.
Non pas parce qu’ils sont différents. Mais parce qu’ils sont précieux. Parce qu’ils nous rappellent qu’un paysage n’est jamais un hasard.
Il est le fruit de générations de femmes et d’hommes qui ont choisi, année après année, de continuer. Et je crois profondément que ces histoires méritent d’être transmises.
Pas demain. Aujourd’hui.

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