Il existe des vignobles bien sages, installés sur des terrains presque plats, avec des rangs parfaitement alignés et suffisamment larges pour laisser passer les machines. Et puis il y a les autres.
Ceux qui escaladent les montagnes, dégringolent vers les rivières, s’accrochent à des terrasses ou semblent suspendus au-dessus de la mer. Des vignobles dans lesquels on ne se promène pas tranquillement les mains dans les poches. On grimpe, on descend, on se baisse, on cherche son équilibre… et l’on finit souvent par se demander qui a eu l’idée de planter de la vigne ici.
C’est là que commence la viticulture héroïque.
Héroïque, mais sans cape
Le mot peut sembler spectaculaire. Pourtant, la viticulture héroïque n’est pas une formule inventée pour rendre une bouteille plus séduisante.
Elle désigne des vignobles cultivés dans des conditions particulièrement difficiles. Le CERVIM, organisme spécialisé dans la viticulture de montagne, retient plusieurs critères :
- une altitude supérieure à 500 mètres ;
- une pente supérieure à 30 % ;
- une culture sur des terrasses ou des banquettes ;
- une implantation sur de petites îles présentant des conditions de culture difficiles.
Un seul de ces critères peut suffire.
La viticulture héroïque n’est donc ni un cépage, ni une appellation, ni un style de vin. Elle décrit avant tout la manière et le lieu dans lesquels la vigne est cultivée.

Une pente de 30 %, ça veut dire quoi ?
Une pente de 30 % ne correspond pas à un angle de 30 degrés. Cela signifie que, sur une distance horizontale de 100 mètres, le terrain monte de 30 mètres.
À 30 %, la balade commence déjà à tirer un peu sur les mollets. À 50 %, on réfléchit avant de poser le pied. Et une pente de 100 % correspond à une inclinaison de 45 degrés : pour 100 mètres parcourus horizontalement, on gagne 100 mètres d’altitude.
Ce n’est pas une falaise verticale. Mais avec une caisse de raisins dans les bras, cela commence sérieusement à ressembler à une idée discutable.
Quand les machines restent en bas
Dans les parcelles les plus escarpées, les tracteurs ne peuvent pas circuler. Les rangs sont trop étroits, les terrasses trop petites et les chemins parfois presque inexistants.
Certaines régions utilisent des treuils, des monorails, des chenillards ou des systèmes de transport par câble. Mais une grande partie du travail reste manuelle. Il faut porter les outils, entretenir les murets, tailler chaque pied et transporter les raisins jusqu’à un endroit accessible.
Vendanger ne consiste donc pas seulement à couper une grappe. Il faut aussi parvenir jusqu’à la vigne, rester debout sur la pente, remplir les caisses et les sortir de la parcelle sans les faire dévaler jusqu’au village.
Une opération rapide dans un vignoble de plaine peut ici prendre plusieurs heures.
Alors pourquoi continuer ?
Pourquoi cultiver quelques rangs de vigne sur une pente vertigineuse alors qu’il serait tellement plus simple de produire ailleurs ? Parce que ces vignobles ne sont pas seulement des lieux de production.
Ils sont des paysages, des histoires familiales, des cépages, des murs en pierre et des gestes transmis depuis plusieurs générations.
Dans certaines régions, des hommes et des femmes ont construit des terrasses pendant des siècles pour retenir quelques mètres de terre. Chaque muret permet de cultiver un espace que la montagne n’avait absolument pas prévu de céder. Ces vignes contribuent aussi à maintenir les sols, à limiter l’érosion et à entretenir des territoires qui seraient autrement peu à peu abandonnés.
Arrêter de cultiver une parcelle ne signifie donc pas seulement produire quelques bouteilles de moins. Cela peut aussi entraîner la disparition d’un paysage et d’une partie de l’identité d’une vallée.
Est-ce que la difficulté rend le vin meilleur ?
Non. Et c’est important de le dire.
Un vigneron peut escalader une montagne tous les matins et travailler avec un courage immense : cela ne garantit pas automatiquement un grand vin. La difficulté mérite le respect, mais elle ne remplace ni la qualité du raisin, ni la précision de la vinification, ni le talent du vigneron.
En revanche, les conditions de montagne peuvent donner aux vins une identité particulière.
L’altitude apporte souvent davantage de fraîcheur et des différences marquées entre le jour et la nuit. La pente favorise l’exposition au soleil et l’écoulement de l’eau. Les sols sont parfois très minces, rocheux et pauvres. Le résultat dépend ensuite du cépage, de l’exposition de la parcelle et du travail réalisé. Le vin n’est donc pas meilleur simplement parce qu’il est né sur une pente.
Mais lorsqu’un vigneron comprend parfaitement ce milieu, il peut réussir à mettre tout un paysage dans une bouteille. Et tous les vignerons présents sur ce site en sont le véritable reflet. → Découvrir les rencontres vigneronnes
Des Alpes jusqu’au bout du monde
La viticulture héroïque ne se limite pas à une seule région. On la rencontre dans les Alpes françaises, italiennes et suisses, notamment en Savoie, dans le Val d’Aoste, en Valteline ou dans le Valais.
Elle existe aussi le long de la Moselle, sur les terrasses du Douro, à Madère, aux Canaries ou encore dans les Cinque Terre.
Les paysages changent, mais la logique reste la même : cultiver là où tout semble encourager à abandonner.
À Vernazza, dans les Cinque Terre, j’ai marché au milieu de terrasses accrochées entre la montagne et la Méditerranée. Là-bas, le vignoble ne domine pas une vallée : il plonge presque dans la mer.
Les parcelles sont minuscules, soutenues par des kilomètres de murs en pierre sèche. Les chemins sont étroits et les pentes si fortes que des monorails ont été installés pour transporter le matériel et les raisins.
La vue est sublime. Mais comme souvent dans les vignobles héroïques, le paysage que nous admirons est surtout un lieu dans lequel quelqu’un doit travailler.
Ce qu’il faut comprendre en marchant dans ces vignes
Je connaissais déjà la définition de la viticulture héroïque. J’avais vu des vignobles pentus, étudié leurs contraintes et parlé de leur importance. Mais il m’a fallu marcher dans ces paysages pour réellement comprendre ce que le mot « héroïque » signifiait.
À Morgex, dans le Val d’Aoste, j’ai découvert de minuscules parcelles de Prié Blanc installées sous des pergolas alpines. Il faut se glisser dessous, se baisser et suivre des rangs qui ne ressemblent en rien à l’image classique que nous avons d’un vignoble.
À Arvier, dans les Vignes de l’Enfer, je suis descendue derrière la coopérative jusqu’à la rivière. Puis j’ai arpenté les parcelles de Petit Rouge dans tous les sens. De loin, le vignoble semblait simplement magnifique.
Une fois à l’intérieur, les rangs apparaissaient au-dessus, puis en dessous. Les chemins disparaissaient entre les terrasses. Chaque petite parcelle semblait avoir été installée là où la montagne avait bien voulu laisser quelques mètres de terre.
À Vernazza, j’ai ressenti la même chose face à ces vignes suspendues au-dessus de la Méditerranée.
Mais surtout, dans chacun de ces lieux, j’ai pensé aux hommes et aux femmes qui les travaillent. À celles et ceux qui montent, descendent, taillent, attachent, entretiennent les murets et transportent les raisins, souvent à la main, dans des conditions que l’on mesure mal depuis la route ou depuis une terrasse avec vue.
La viticulture héroïque ne se regarde pas seulement. Elle se marche. Elle se grimpe. Elle se ressent dans les jambes, dans la chaleur des pierres, dans le soin porté à chaque pied de vigne… et dans cette question qui revient sans cesse :
Comment des hommes et des femmes peuvent-ils travailler ici toute l’année ?
C’est peut-être là que se trouve la véritable dimension héroïque : non pas dans le décor, aussi spectaculaire soit-il, mais dans la constance, le courage et l’attachement de celles et ceux qui refusent de laisser ces vignobles disparaître.
Un patrimoine aussi spectaculaire que fragile
Ces vignobles existent parce que des générations ont décidé de ne pas les abandonner. Mais leur avenir reste fragile. Le travail est difficile, les coûts sont élevés, les volumes produits sont faibles et la transmission n’est jamais garantie.
Lorsqu’une terrasse n’est plus entretenue, le mur peut finir par céder. La végétation reprend sa place et un paysage construit pendant plusieurs siècles peut disparaître en quelques années.
La viticulture héroïque n’a donc pas seulement besoin d’être admirée. Elle doit être comprise, racontée et soutenue.
Boire ces vins autrement
Lorsque l’on ouvre une bouteille issue d’un vignoble héroïque, on ne déguste pas seulement un cépage, une appellation ou un millésime.
On déguste une pente. Une altitude. Des terrasses arrachées à la montagne, des murets reconstruits pierre après pierre et des raisins transportés là où aucune machine ne peut aller.
Bien sûr, la difficulté du travail ne suffit pas à faire un grand vin. Il ne s’agit pas de lui pardonner ses défauts sous prétexte que le vigneron a beaucoup transpiré.
Mais connaître son histoire change forcément notre manière de le boire.
On comprend pourquoi les volumes sont faibles, pourquoi la bouteille peut coûter plus cher et pourquoi des hommes et des femmes consacrent autant d’énergie à quelques minuscules parcelles.
La viticulture héroïque, c’est finalement cela : cultiver là où tout semble inviter à renoncer.
Ces vignes tiennent parce que des hommes et des femmes tiennent avec elles.
Alors, lorsque le vin arrive dans notre verre, il ne raconte pas seulement un paysage. Il raconte le choix de ne pas l’abandonner.
À retenir
- La viticulture héroïque concerne des vignobles cultivés dans des conditions extrêmes : altitude, fortes pentes, terrasses ou petites îles difficiles d’accès.
- Le travail y est largement manuel ou réalisé à l’aide de matériels spécialement adaptés.
- Ces conditions ne garantissent pas automatiquement un meilleur vin, mais elles peuvent lui donner une identité particulière.
- Ces vignobles constituent surtout un patrimoine agricole, paysager, culturel et humain qu’il est essentiel de préserver.

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